L’Acupuncture est une alliée importante pour la médecine occidentale et la cancérologie.

Dans cette branche de la médecine, en dépit des grand progrès de la recherche clinique, le pronostic vital des patients est souvent engagé et les thérapies permettant de lutter contre le cancer ont des effets indésirables sévères et nécessitent un long temps de convalescence. Pour le patient, être atteint de cancer est une épreuve l’impactant dans de nombreuses dimensions de sa vie, provoquant une crise totale : physique, esthétique, psychologique, spirituelle, familiale, professionnelle… Bien que le triptyque Chimiothérapie-Chirurgie-Radiothérapie soit incontournable  pour lutter contre la plupart des cancers, il ne suffit pas à répondre aux besoins d’un patient qui voit sa vie bouleversée.

Ainsi donc, face au défi que représente le soin des patients atteints de cancer, les acteurs de santé ont été amenés à se regrouper au sein d’équipes multidisciplinaires et à coordonner des soins à la fois en ville et à l’hôpital. L’Acupuncture peut s’associer facilement avec les chimiothérapies et elle présente très peu de contre-indications. Cette balance bénéfice/risque très favorable a permis la création de consultations d’Acupuncture hospitalières où l’acupuncteur intervient à la demande des cancérologues.

 

PARTICULARITÉS DE LA CONSULTATION D’ACUPUNCTURE À L’HOPITAL

Quand le patient arrive en consultation d’Acupuncture à l’hôpital, à un moment où il reçoit encore des soins intensifs pour lutter contre sa maladie, il est un peu perdu. Une patiente me relate :

« Quand je suis arrivée à l’hôpital pour mon cancer du sein, j’ai été complétement rassurée par l’équipe qui m’a parfaitement prise en charge. Je me suis reposée sur leur savoir faire technique et scientifique : les marqueurs biologiques et les image des scanners me semblaient savoir mieux que moi comment j’allais... Dans un second temps, passée la phase d’urgence, ça m’a fait beaucoup de bien de rencontrer l’acupuncteur. Cela m’a permis de me sentir considérée en tant que personne dans ma globalité, et aussi de sentir qu’on prenait en compte mon ressenti, mes émotions ».

Parfois le patient n’a jamais reçu de soin d’Acupuncture. Dans ce cas, il faut prendre un temps pour lui parler de Médecine Traditionnelle Chinoise et de ce qu’il peut en attendre. Il faut aussi écouter ses peurs et ses questions par rapport à cette méthode qui peut lui sembler exotique. On évoquera ci-après quelques situations typiques qui ont été vécues dans le cadre des consultations de patients cancéreux à l’hôpital.

Si le patient exprime sa peur des aiguilles, il y a sans doute également une peur de la douleur ou une peur de plus de douleur. Le traitement du cancer est comme « un marathon » et parfois le patient est découragé à l’idée de souffrir encore. Il est possible de ne pas piquer le patient dans ce cas ;
on peut par exemple l’interroger et l’examiner soigneusement, puis palper quelques points d’Acupuncture ou faire un massage doux. La fois suivante, le patient peut revenir en confiance sachant qu’il sera entendu dans ses choix et que sa limite sera respectée.
Par ailleurs, si le patient dit avoir déjà souffert de la pose ou de la manipulation des aiguilles lors d’une séance d’Acupuncture, on peut lui proposer de ne piquer qu’un seul point. Il peut ainsi apprécier le tact du praticien et choisir de recevoir plus d’aiguilles. Même s’il est frustrant pour un praticien de ne pas pouvoir poser autant d’aiguilles qu’il le voudrait, il est essentiel pour la qualité du soin que le patient soit entendu et respecté.

En établissant sa stratégie thérapeutique, l’acupuncteur hiérarchise ses objectifs et oriente les effets de son soin. Il fait le tri de ce qui est essentiel et superflu. Au cours des maladies chroniques, l’objectif principal est de soutenir l’énergie correcte (Zheng Qi 正氣) et dans une moindre mesure soulager les symptômes qui sont comme la partie visible de l’iceberg.

De son coté, le patient qui consulte un acupuncteur a ses propres objectifs et attentes, par exemple, éviter la perte de ses sourcils. Il a aussi ses représentations de ce que devrait faire l’acupuncteur pour être efficace, par exemple, mettre des aiguilles sur les sourcils. Il peut être utile de lui dire qu’on a bien entendu ses demandes et qu’on en tient compte. On peut aussi lui expliquer que de traiter la cause du problème est le plus sûr moyen d’atteindre ses objectifs et enfin que le traitement peut être efficace même si on ne pose pas d’aiguille là où il le demande.

Après avoir interrogé et examiné soigneusement son patient, le praticien de MTC  pose un diagnostic dans les termes de la Médecine Traditionnelle Chinoise. Or les termes du diagnostic médical de MTC peuvent être source de d’incompréhension et de confusion pour un occidental, qu’il soit un médecin ou un patient. Quand on parle de « Vide du Sang » à quelqu’un qui vient d’être transfusé ou quand on parle de « Stagnation du Qi du Foie »
à quelqu’un qui a des métastases hépatiques, il faut prendre quelques précautions. Le plus simple est de différencier d’un coté le diagnostic occidental et de l’autre le diagnostic de MTC. On peut même énoncer les deux diagnostics et commenter leur différence.

Par exemple : « Depuis que vous avez reçu votre injection, on peut voir qu’à la prise de sang votre taux d’hémoglobine s’est bien corrigé. D’un autre coté, quand je prends votre pouls, je le trouve encore fin ce qui montre un vide de la qualité du sang vu sous son aspect chinois. Aujourd’hui nous allons travailler en Acupuncture à vivifier la qualité du sang que vous produisez, votre sommeil en sera de meilleure qualité et plus réparateur ».

Alors qu’en ville, on a un assez large éventail de dates à proposer au patient pour venir en consultation, souvent à l’hôpital, le nombre de plages horaires dédiées à l’Acupuncture est réduit. Les consultations ont même été annulées durant le printemps 2020 où a sévi l’épidémie de la Covid-19.
Il en résulte malheureusement un délai important de consultation. Or, le patient qui doit trop attendre pour obtenir des soins peut soit se décourager et renoncer à ses soins soit ne pas se présenter le jour de sa consultation. On observe donc un absentéisme notable au sein des consultations hospitalières ce qui est regrettable quand on considère les besoins des patients. Les patients sont amenés à se tourner vers des praticiens de ville. Ils peuvent alors perdre la possibilité d’une prise en charge financière de leurs soins. Pour des raisons financières l’Acupuncture est sous-employée, ce qui participe à ce qu’elle soit mal connue par les patients et mal reconnue par le monde médical occidental. Chaque lieu trouvera sa solution locale face à ce constat. Il est possible par exemple de donner une série de trois rendez-vous à une semaine ou deux d’intervalle, de ne pas donner de rendez-vous au delà de trois mois, d’augmenter les plages horaires d’Acupuncture…

LA NOTION MÉTAL (JIN 金) ET LE CANCER EN MTC

Un tissu cellulaire normal subit des chocs provoquant son usure. Il est capable de croître pour se renouveler quand ses cellules se divisent. Une cellule normale ne peut se renouveler qu’un nombre limité de fois après quoi elle s’autodétruit, c’est un phénomène normal nommé apoptose. Une cellule cancéreuse a perdu sa capacité d’apoptose, c’est à dire de « mourir ». Elle a perdu également sa capacité à se lier avec son tissu proche comme si elle ne tenait plus compte de son environnement immédiat. Dans le cancer, des cellules d’un tissu ont perdu leur capacité d’autorégulation ce qui les amène à croître sans cesse et à métastaser.

Si on décrit ce phénomène du point de vue de la Médecine Traditionnelle Chinoise, on peut dire que les cellules malades de cancer ne répondent plus à la double loi des 5 éléments qui combine croissance et régulation pour parachever l’équilibre entre le Ciel et la Terre.
Les taoïstes disent qu’un individu est doté d’un Shen 神  qui est à la fois un point de vue sur le monde et une capacité à participer harmonieusement au cycle de la vie et de la mort. C’est depuis son Shen qu’un individu coordonne le fonctionnement de ses cinq Organes et ses cinq « capacités psychologiques fondamentales » les Ben Shen 本神. Parmi ces cinq capacités fondamentales figure le Po qui est en résonance avec le Métal et qui assure l’instinct de survie. Sous l’influence des Passions 情, un des Benshen peut contester la place de commandement qu’occupe le Shen. Dans le  cancer, tout se passe comme si sous l’effet de passions tristes, l’instinct de survie Po prenait le commandement à la place du Shen. Le Po étant éminemment conscient de la dégradation tissulaire, il est traversé par l’angoisse archaïque  de la mort qu’il sait inévitable.

Du point de vue de la philosophie taoïste, il est normal qu’on soit traversé par des passions et l’être humain grandit en force morale quand il est capable de gouverner sa vie malgré ses passions. Il s’agit de cheminer vers un point de vue où l’on perçoit qu’on participe non seulement à sa propre vie individuelle mais aussi à celle de tout le vivant. Un sage taoïste a quitté son état de conscience ordinaire pour un point de vue où sa vie fait harmonieusement partie d’un cycle de vie, de mort et de renouvellement de la vie. Il cherche alors à « ajouter de la vie à ses années plutôt que des années à sa vie » comme dit le dicton.

Parmi les cinq éléments 五行, le mouvement du Métal est nourri par la Terre, il nourrira l’Eau : c’est un pivot qui soutient la forme Xing 形 conditionnée par le Zhi Yi (志意). Il a pour fonction de préserver les besoins physiques du corps, d’assurer la persistance dans le temps malgré les épreuves intérieures et les changements extérieurs. Il est en phase avec le Ben Shen Po 魄 pour réguler la suffisante distribution et la sage conservation du principe vital Jing 精 (LS8 « ce qui rentre et sort avec le Po, c’est le Jing »).
 Il gouverne la peau, notre limite corporelle qui sépare notre moi corporel du dehors. Inversement, la peau est aussi l’interface qui permet d’être en contact avec autrui et le monde. Prenons un peu de recul. Le Métal chez l’individu, c’est les poumons et les gros-intestins. Le Métal dans l’environnement est un climat sec ou la période de l’automne. Le Métal est un moment d’un cycle qui se déroule en 5 temps, c’est une action efficace et nécessaire au bon déroulement de la vie.

Analogiquement, quand on ajuste sa parole pour distinguer ce qui revient à la Médecine Traditionnelle Chinoise et occidentale, on est en phase avec l’action du Métal. Le Métal a la place du trigramme Dui 兑 (la parole) dans le diagramme du Luoshu. Analogiquement toujours, quand on fait preuve de tact suite à la prise en compte des besoins et de la fragilité de son patient, on agit comme le Métal.

Analogiquement enfin, quand on modère le nombre d’aiguilles que l’on va utiliser, qu’on trie entre les points essentiels et superflus à la recherche d’une formule harmonieuse, on œuvre comme le Métal. C’est un exercice contemplatif de reconnaître et de ressentir comment le Métal agit à travers soi-même. Cela peut amener à une appréhension plus concrète du
« non-agir » (Wu Wei) et à la possibilité de comprendre que l’acupuncteur est le vecteur d’un soin qui le dépasse.

Il faut prendre garde à ne pas confondre la philosophie (recherche de la sagesse) et la médecine (soin au patient). La philosophie taoïste peut aider à modifier le regard sur la maladie :
elle exprime un état transitoire de déséquilibre vécu à la fois sur un plan somatique (cancer) mais également sur un plan émotionnel (peur de la mort), voire spirituel (acceptation de la fragilité humaine). La médecine taoïste ne doit pas servir à « psychologiser » la maladie (la réduire à un phénomène psychosomatique) et le médecin doit se garder de jouer au psychothérapeute.
Il me semble que le rôle du médecin acupuncteur est d’avoir conscience que le déséquilibre de son patient peut s’exprimer au niveau somatique comme au niveau psychique, de chercher à en saisir les signes dans toutes leurs nuances possibles, de proposer comme acte de soin une séance d’Acupuncture, et d’amener son patient vers un professionnel de psychothérapie si besoin. En somme, connaître ses prérogatives, reconnaître ses limites et savoir travailler en équipe.

PRATIQUE ATAS À L’HOPITAL

Considérons tout d’abord l’Acupuncture ATAS sur un plan très pratique. En se basant sur le calendrier chinois (les 4 piliers 八字), elle définit les moments de la journée où certains points d’Acupuncture sont plus efficaces. On débute le soin en piquant un premier point en rapport avec le moment de la consultation ou en rapport avec un choc passé. Cette mise en contexte préalable va poser les bases d’une association efficace avec les autres points d’Acupuncture stimulés durant la séance. On appelle ce point inaugural « le point du temps ».
Il permet de rendre efficace « les points de l’espace » qui composent un champ énergétique harmonieux. Par ailleurs, l’Acupuncture ATAS propose 4 façons de pratiquer selon les besoins de la situation : soit renforcer la circulation de l’énergie nourricière (Nazi Fa), soit celle du Yuanqi (Najia Fa), soit de soutenir le terrain du patient (Feiteng Bafa, soit de réguler une situation de crise (Linggui Bafa).

A l’hôpital, en observant la situation avec le patient et en regardant les possibilités thérapeutiques à sa disposition au moment de la consultation, le praticien adaptera sa méthode pour être le plus efficace possible. Cette proposition d’organisation du soin acupunctural permet au praticien débutant d’avoir des bases solides pour accompagner ses patients atteints de cancer et offre au praticien chevronné des possibilités de variations nombreuses et très  subtiles.
Les effets d’une séance d’Acupuncture dépendent bien-sûr d’un bon diagnostic et d’un bon traitement mais ils dépendent aussi de façon subtile, du positionnement intérieur du praticien, de sa disponibilité, de son calme, en un mot d’un savoir-être. ATAS-Acupuncture s’efforce de ne pas réduire une séance d’Acupuncture à l’application intelligente d’une méthode. C’est pourquoi son enseignement se réfère aux fondamentaux de la pensée Chinoise qui place l’Homme entre le Ciel et la Terre dans une recherche renouvelée d’équilibre individuel et collectif. Il est recommandé au praticien d’avoir une pratique corporelle de type Dao-yin et une pratique de type méditative.

En conclusion, l’Acupuncture a toute sa place dans les hôpitaux en France pour accompagner les patients atteints de cancer, à tous les stades de leur maladie (prévention, soin curatif, soin palliatif, convalescence et rémission). À l’image du Métal, l’acupuncteur s’efforcera de préserver le principe vital pour soutenir l’énergie correcte du patient et soulager ses symptômes. À l’image du trigramme classique Dui, il prendra le temps d’échanger quelques mots avec son patient pour clarifier les limites de son action. Dans la perspective d’améliorer la coopération entre la prise en charge hospitalière des patients atteints de cancer et la MTC, il est important que les acupuncteurs s’attachent à formuler précisément et dans le respect de chaque patient leur diagnostic pour que la parole joue pleinement son rôle thérapeutique.

L’Acupuncture ATAS s’efforce de donner tout son éclat à l’Acupuncture en permettant de  pratiquer une méthode résolument classique, dans une situation très actuelle de soin des patients cancéreux à l’hôpital. Le Feu contrôle le Métal. Po, « l’instinct de conservation » sous le contrôle du Shen, « l’écoute active », vient à bout de la dureté du Métal et le purifie pour révéler son éclat.

NOËL Mathieu

Médecin Généraliste

Chargé d’enseignement en médecine Traditionnelle Chinoise aux Universités Paris 13 et Paris 6 depuis 2011

Chercheur en Acupuncture

Cabinet médical et acupuncteur à Paris

Médecin résident à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière à Paris en tant qu'acupuncteur

Chargé d’enseignement ATAS acupuncture depuis 2014

International TCM Clinical Talent, Master-Apprentice Program  2017